MAETERLINCK

(Maurice)


La Vie des abeilles.

Paris,

Fasquelle,

1901.

In-12 (195 x 125 mm), bradel papier-cuir gikakushi laqué, non rogné, gardes de papier à motif brumeux rose et vert, doubles gardes de papier miel, signet de fils de métal argenté tressés (Reliure de l'époque).

Édition originale.

Envoi autographe signé de l'auteur : À Émile Gallé, son admirateur, son ami, M. Maeterlinck

L'EXEMPLAIRE D'ÉMILE GALLÉ, OFFERT PAR MAURICE MAETERLINCK À SON MAÎTRE ET AMI.

UN DES RARES TÉMOIGNAGES DE LEUR AMITIÉ ET ADMIRATION MUTUELLE, PORTANT DES TRACES DE LECTURE D'ÉMILE GALLÉ.

UNE RELIURE JAPONISANTE RECOUVERTE D'UN SUPERBE PAPIER-CUIR LAQUÉ GIKAKUSHI.

Émile Gallé, maître de l'Art nouveau et écrivain

Le nancéien Émile Gallé (1846-1904) s'imposa comme l'une des figures majeures de l'Art nouveau grâce à ses recherches tant esthétiques que techniques dans les domaines du mobilier, de la verrerie et de la céramique. Ses créations rencontrèrent un succès croissant jusqu'à leur triomphe à l'Exposition universelle de Paris en 1889.

Se rendant régulièrement à Paris pour des raisons commerciales et personnelles, il fut introduit, sans doute par Roger Marx (1859-1913), dans plusieurs salons parisiens dont celui d'Edmond de Goncourt (1822-1896) né à Nancy tout comme lui, avec qui il partageait la passion du japonisme, ou celui du très mondain Robert de Montesquiou-Fezensac (1855-1921).

Gallé fut élevé dans l'amour de la nature, en particulier des fleurs grâce à son grand-père et à sa mère, ce qui le poussa probablement, bien des années plus tard, à devenir l'un des membres fondateurs de la Société centrale d'horticulture de Nancy.

Sa production littéraire est peut-être l'une des facettes les moins connues de son art. Il rédigea un grand nombre d'articles et de textes sur la botanique, les fleurs, mais également sur les arts décoratifs. Ses écrits furent recueillis après sa mort par sa femme Henriette dans ses Écrits pour l'art. Floriculture ; art décoratif. (1908).

Roger Marx, son ami de toujours, dressa en 1906 une intéressante comparaison entre le style littéraire de Gallé et celui de Maeterlinck dans La Vie des abeilles : "[...] rien [n'a] autant ému [Émile Gallé] que la nature qu'il a chantée en artiste, en lettré, en savant. Si la piété du souvenir réunit [...] les écrits d’Émile Gallé, les publications par où s'est traduit son rusticisme informé et affiné prédomineront dans ce recueil. Que sont cependant ces travaux qui présentent, selon l'opinion d'un bon juge, "un curieux mélange d'observation scientifique et d'imagination fantaisiste", et qui rejoignent dans les préférences de notre souvenir la Vie des abeilles de Maurice Maeterlinck ?" (1)

Maurice Maeterlinck et La Vie des abeilles

Maurice Maeterlinck (1862-1949), était devenu célèbre en 1890 grâce à Octave Mirbeau qui, à la lecture de sa pièce La Princesse Maleine, cria au génie dans les colonnes du Figaro. Il fut également acclamé pour son théâtre symboliste avec Pelléas et Mélisande en 1892, et pour sa qualité de philosophe ésotérique et mystique dans Le Trésor des humbles en 1896.

La Vie des abeilles est à l'époque un peu à part dans l'oeuvre du poète belge qui voulut transmettre à tous son amour des abeilles. "Je n'ai pas l'intention d'écrire un ouvrage d'apiculture ou de l’élevage des abeilles. [...]. Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'apis mellifica, ligustica, fasciata, etc., ni d'un recueil d'observations ou d'études nouvelles. [...]. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard, comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on connait et qu'on aime. [...] Qui aura lu ce livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu près tout ce qu’on sait de certain, de curieux, de profond et d’intime sur ses habitants." lit-on dans les premières pages de l'ouvrage.

Maeterlinck avait grandi entre Gand et Oostacker où sa famille possédait une maison de campagne entourée de nature. Son père, grand passionné d'horticulture, y cultivait son verger, y soignait ses fleurs, y entretenait ses ruches. C'est dès l'enfance, autour des ruches de son père, que Maeterlinck découvrit la vie des abeilles : "Mon père adorait les grandes entreprises. Il transforma d'abord le matériel des ruchers. Nous n'avions que de vieilles ruches de paille, il fabriqua en quelques semaines trente ruches à hausse et cadres mobiles, pour pouvoir extraire le miel par la force centrifuge. On remplaça les anciennes demeures des abeilles par de modernes palaces. Il est certain que nous eûmes le plus complet et le plus parfait rucher du pays. Nous fûmes en quelque sorte élevés au milieu des abeilles."(2)

Maeterlinck acheva la rédaction de La Vie des abeilles en 1901, dans sa résidence normande de Gruchet-Saint-Siméon. Il s'éloigna du style des ouvrages entomologiques pour fournir une oeuvre littéraire et poétique amenant le lecteur à la réflexion et à l'humilité. Il y décrivit les activités de la ruche ordonnée par une puissance cachée qu'il nomme "l'esprit de la ruche". Il avait installé dans le salon de sa résidence, lit-on (3), "une ruche en verre contre la vitre d’une fenêtre donnant au nord, une passerelle partait de la ruche et rejoignait un trou percé au bas de la fenêtre. Il avait aussi marqué les abeilles de différentes couleurs de peinture pour les reconnaître, les nourrissait de miel et les soignait."

La Vie des abeilles fut publiée simultanément le 8 mai 1901 à Paris par l'édition Fasquelle, à Berlin, à Londres et New-York. Elle rencontra un immense succès dans le monde entier.

Émile Gallé et Maurice Maeterlinck : une amitié jusqu'alors supposée

Si l'envoi que porte cet exemplaire est assez explicite À Émile Gallé, son admirateur, son ami, M. Maeterlinck, nous ignorions presque tout de leur relation.

La comparaison de leurs parcours de vie rend cette amitié assez naturelle : tous deux ont été élevés dans l'amour de la nature, triomphèrent en même temps à Paris, et se sont mêlés aux intellectuels et artistes de leur époque. Leurs sensibilités littéraires, comme relevé plus haut, étaient également très proches.

Quelques indices laissaient transparaître l'admiration de Gallé pour Maeterlinck, notamment les nombreuses citations que le nancéien fit du belge, autant dans ses écrits sur l'art (par exemple en 1898 dans un article de la Revue des Arts décoratifs concernant ses verreries exposées au Salon (4)), que dans ses créations artistiques, décorant à plus d'une dizaine de reprises certains de ses meubles et verreries de vers de Maeterlinck, témoignant d'une volonté réelle de fusionner leurs deux arts.

Une lettre de Gallé à sa femme Henriette est la seule preuve, indirecte, de leur amitié présente dans la littérature actuelle. Il écrit le 23 novembre 1902 : [...] je vais avoir des cartes à envoyer à tous ces prix de l'Académie française, je te passerai celle pour Maeterlinck, afin que tu la fasses parvenir. Demande donc une bonne fois, à Charles [Gallé] peut-être, l'adresse où perche cet oiseau rare ! (5)

Cet oiseau rare ! Un qualificatif amical pour qualifier Maeterlinck qui vient de recevoir le prix Furtado pour La Vie des abeilles. Le secrétaire perpétuel de l'Académie, dans son rapport, nous explique "qu’en plein Paris, dans son cabinet de travail, au milieu de ses livres, [Maeterlinck possède] une ruche, et que les abeilles qui l’habitent trouvent moyen de récolter, "dans le désert de pierre de la grande ville", de quoi vivre et prospérer." (6) Maeterlinck a-t-il reçu les félicitations de Gallé et lui a-t-il envoyé un exemplaire de La Vie des abeilles pour le remercier ?

Émile Gallé, maître et ami de Maurice Maeterlinck : une amitié redécouverte

Qui s’intéresse à Émile Gallé ne pourra passer à côté des travaux de Françoise-Thérèse Charpentier (1916-2003). Professeur, chercheuse et conférencière, elle fut l'une des premières conservatrices du Musée de l’École de Nancy qu'elle dirigea pendant près de vingt-cinq ans. Elle participa activement à la redécouverte et au succès de l’École de Nancy auprès du public. Grande spécialiste d’Émile Gallé, elle fut proche de ses descendants, notamment de sa fille Lucile, de l'un de ses petits-fils Jean Bourgogne, ou encore de Suzanne Daigueperce, la fille du représentant de Gallé à Paris.
Françoise-Thérèse Charpentier fut la légataire des archives d'Émile Gallé, dont le fonds est toujours conservé en mains privées.

Il a pu nous être transmises trois reproductions de documents provenant de ce fonds, à notre connaissance inédits, faisant la lumière sur les relations entre Émile Gallé et Maurice Maeterlinck.
Il apparaît que les deux hommes nourrissaient une amitié et une admiration très forte, qui incluaient aussi leurs compagnes Georgette Leblanc et Henriette Gallé.

Le premier document est une lettre de remerciement de Maeterlinck à Émile Gallé, datée de janvier 1900. Gallé lui a fait parvenir l'un de ces fameux vases dont la beauté transcenda le couple Maeterlinck.
S'adressant à son "Cher Maître et cher Ami" Maeterlinck adresse à Gallé une longue description poétique et très inspirée de son ressenti au contact du vase offert : "C'est quelque chose de surnaturel et d'humain, qui vit d'une vie tiède, contenue, réfléchie et consciente, c'est comme un état nouveau de la matière, ce n'est plus le cristal ou la pierre précieuse qui poussent des cris inarticulés, c'est la réponse lente, grave et apaisée de toutes les clartés précises et solides de la terre aux clartés plus fluides du soleil et du ciel, et l'on dirait que c'est la première fois, grâce à vos mains, que la lumière parle..."
Maeterlinck conclut en transmettant son admiration et son amitié profondes au nancéien. Georgette Leblanc adresse quant à elle ses remerciements "à l'ami dont le souvenir [leur] est si vivant et si cher..."
Le second document est une lettre de Maeterlinck à Henriette Gallé, qui venait de publier les Écrits pour l'art (février 1908) de son mari. Maeterlinck évoque la visite du maître, grand artiste et homme inoubliable chez lui :
"J'ai lu avec une ferveur d'autant plus grande les adorables pages d’Ecrits pour l'art que deux hommes, en moi, écoutaient le maître : le poète et le botaniste, et tous deux s'inclinaient, admirateur et amateur. Je mêlais à cette lecture le souvenir très doux bien que [deux mots] voilé par l'ombre de la mort, d'un soir où j'eus l'honneur et la joie de voir à ma table le grand artiste et l'homme inoubliable que nous pleurons."

Enfin, une note autographe de Thérèse-Françoise Charpentier nous éclaire sur le rapport de Gallé à La Vie des abeilles :
"Des bribes de notes disent bien que Gallé l'a lu avec attention, relevant les analogies avec l'activité humaine (pas d'état dans l'état, pas de caste privilégiée, pas de parasites, [...] De même Gallé apprécie la qualité de la langue, l'art de décrire, la force du trait qui suggère et trouve que Maeterlinck à comme Michelet et Fabre, l'ampleur passionnée."

Cet exemplaire de La Vie des abeilles porte effectivement des traces de lecture d'Émile Gallé qui marqua le texte à une vingtaine de reprises et qui y inscrivit une note à la page 226.

Une reliure japonisante laquée

Émile Gallé fut sans doute à l'origine de l'exécution de cette reliure japonisante recouverte d'un splendide papier-cuir laqué dit gikakushi.

D'un rusticisme chic, son grain lisse et brillant lui donne l'aspect d'un cuir d'animal fantastique. Ses couleurs miel, rouge et noir évoquent les alvéoles des abeilles, le papier brumeux de ses gardes suggère le passage de l'apiculteur pacifique.

Il est particulièrement rare de rencontrer une reliure ornée de ce type de papier-cuir non figuratif, dont le grain et le poli fournissent à eux seuls un décor spectaculaire.

Ces papiers-cuir gikakushi non figuratifs étaient fabriqués à partir de papier crêpé à l’aide d’une mécanique traditionnelle rudimentaire et étaient ensuite laqués de manière à prendre en surface l’aspect du cuir et de son relief plus ou moins craquelé. Ils étaient quelquefois pourvus d’un motif rappelant des cuirs exotiques via un estampage dans une matrice gravée.

Ces papiers japonais furent diffusés en Europe lors des expositions universelles, le Japon participant officiellement pour la première fois à une exposition internationale à l'Exposition universelle de Paris en 1867, suivie par celles de 1878, 1889 et 1900.
Ils rencontrèrent un grand succès, notamment auprès des bibliophiles de l'époque, les Goncourt ou Philippe Burty pour ne citer qu'eux, qui préféraient cependant leurs versions gaufrées, dorées, illustrées de motifs japonisants.

Émile Gallé, grand amateur de japonisme qui participait lui-même aux Expositions universelles de Paris en 1878, 1889 et 1900, n'a pas pu passer à côté de ces merveilles japonaises.

(1) Émile Gallé, écrivain par Roger Marx. Texte lu à l'Académie de Stanislas dans la séance du 23 novembre 1906. in Lettres pour l'Art. Correspondance 1882-1904. La nuée bleue, 2006. p. 317
(2) Maurice Maeterlinck. Bulles bleues - souvenirs heureux. Editions du Rocher, 1948. pp. 57-58.
(3) http://mmaeterlinck.canalblog.com/
(4) Revue des Arts décoratifs XVIII (1898) pp. 144-148

(5) Émile et Henriette Gallé. Correspondance 1875-1904. Bibliothèque des arts, 2014. p. 274
(6) Gaston Boissier. Institut de France. Académie française. Séance publique annuelle du jeudi 20 novembre 1902. Rapport du secrétaire perpétuel de l'Académie sur les concours de l'année 1902.

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